COMTÉ DE NAROK, Kenya – « Les mutilations génitales féminines sont pratiquées en secret, et dans certains villages du comté de Narok, le taux s’élève à 99 % », explique Patrick Ngigi, fondateur de l’organisation communautaire Mission with a Vision.
Bien que la prévalence de femmes et de filles victimes de mutilations génitales féminines au Kenya ait été réduite de moitié ces 20 dernières années (passant de plus de 30 % en 2002 à 15 % en 2022), chaque année, des milliers de filles continuent de subir cette violation des droits fondamentaux, douloureuse et potentiellement mortelle.
Malgré une interdiction imposée en 2011 dans le pays, la pratique reste courante, en particulier chez les communautés rurales. Avec le soutien de l’UNFPA, l’agence des Nations Unies chargée de la santé sexuelle et reproductive, Mission with a Vision offre un espace sûr pour celles fuyant les mutilations génitales féminines, le mariage d’enfants et toute autre forme de violence basée sur le genre.
« En 1997, j’étais directeur dans une école lorsqu’une fille est venue me voir en me suppliant de l’aider pour ne pas finir mariée de force », se rappelle M. Ngigi. « Je l’ai conduite chez ma mère, car aucun centre de secours n’était disponible, et c’est ainsi que l’organisation Mission with a Vision est née. »
L’abri est depuis devenu un refuge pouvant accueillir jusqu’à 120 filles sur deux établissements financés par l’UNFPA.
Histoires de résilience
« Ma famille n’a pas apprécié que je fugue de chez moi parce que tout le monde dans la communauté en a parlé, et elle a estimé que je leur avais fait honte », témoigne Esther Kulet, qui a fui à 14 ans pour échapper à la pratique
Elle a considéré le refuge comme son foyer jusqu’à la fin du lycée, avant de partir pour l’université. Âgée de 22 ans, elle vient tout juste de décrocher son diplôme et est désormais vétérinaire.
Au fil des années, Mission with a Vision a été le refuge de plus de 3 200 filles échappant aux mutilations génitales féminines, au mariage d’enfants, au viol et à d’autres formes de violence basée sur le genre. Elles y trouvent non seulement la sécurité, mais également l’éducation, des formations professionnelles et une aide psychologique. Les filles ne pouvant pas retourner à l’école à cause d’une grossesse précoce sont formées à des professions comme couturière et coiffeuse pour leur permettre de reconstruire leur vie dignement.
Maryanne, une jeune femme de 23 ans, se souvient du désespoir qui la consumait pendant son enfance, marquée par la violence. « J’ai perdu ma mère quand j’étais jeune, et je devais travailler comme domestique », raconte-t-elle à l’UNFPA. « Elle me traitait si mal, je devais travailler 24 heures… je pensais que me suicider était ma seule solution. »
Au sein de l’organisation Mission with a Vision, explique-t-elle, « J’ai rencontré quelqu’un qui me comprenait. Maintenant que je travaille ici, je dis aux jeunes filles de ne pas abandonner, car rien n’est impossible dans ce monde. »
Depuis qu’elle a rejoint le refuge, elle est devenue conseillère et est comme une mère pour la vingtaine de filles dont elle s’occupe. Même les moments simples comme partager les repas, chanter et danser ensemble sont des moments de guérison, dit-elle.
« À Noël, nous tuons une chèvre, préparons du chapati et du chou, et nous dansons. Cela nous permet de nous sentir comme à la maison, et c’est un sentiment extraordinaire », explique Maryanne.
Un appel à ouvrir plus de refuges
Un rapport publié par le Forum Génération Égalité en 2022 révèle que le pays possède 54 centres de secours en cas de violence basée sur le genre et refuges privés opérationnels, mais ils ne sont présents que dans 18 des 47 comtés. Un financement insuffisant fait peser un risque de fermeture sur de nombreux refuges, laissant les survivantes bien plus vulnérables et privées de services essentiels tels que le logement temporaire, l’aide psychologique et l’assistance juridique.
« De nombreuses filles arrivent au refuge pour nous demander de l’aide », explique M. Ngigi. « Une fois, nous avons envoyé une fille à l’école, et elle est revenue accompagnée de 11 filles qui voulaient notre aide pour échapper aux mutilations génitales féminines. Il était hors de question de les éconduire. »
Le centre reçoit également des filles des comtés voisins ou lointains qui n’ont aucun refuge opérationnel.
Changer les communautés
Grâce au financement de la Norvège, l’UNFPA soutient Mission with a Vision en développant son programme de formation professionnelle et en équipant ses chambres de fournitures indispensables, comme des lits. Cet argent a également permis au centre de sensibiliser les communautés pour faire évoluer les normes sociales et de genre dangereuses qui conduisent aux mutilations génitales féminines, au mariage d’enfants et aux autres formes de violence basée sur le genre.
« Lorsque les filles réussissent, c’est l’ensemble des communautés qui commence à changer »
Cette campagne de sensibilisation produit des effets indéniables.
On sait que dans le comté de Narok, plus de la moitié des filles sont victimes de mutilations génitales féminines, pratique très courante dans les communautés Masai de la région. Mais dans l’un des villages Masai, une jeune fille diplômée de Mission with a Vision est revenue parler aux ancien·ne·s qui refusaient auparavant le changement. Les aîné·e·s ont depuis demandé au refuge d’apporter son aide aux filles en ayant besoin.
« On ne peut pas combattre la culture avec une arme, on ne peut la combattre qu’avec un changement de mentalité », affirme M. Ngigi. « Lorsque les filles réussissent, c’est l’ensemble des communautés qui commence à changer. »
Le refuge encourage également la réconciliation avec les familles dès que cela est possible. Grâce à une médiation prudente, de nombreuses filles sont réunies avec leurs parents dans des conditions plus sûres, avec plus de soutien.
« Les mutilations génitales féminines n’apportent rien de bon. Elles font croire aux filles qu’elles sont prêtes pour le mariage alors qu’elles ne sont encore que des enfants », explique Esther. « Aujourd’hui, je suis un exemple pour ma famille, car je suis la seule à avoir terminé mes études. »
Elle espère également que son travail en médecine vétérinaire ouvrira la voie pour les autres filles. « Il est rare que les femmes suivent ce cours, car il est difficile, et certaines personnes dans notre communauté pensent que c’est réservé aux hommes. Maintenant, elles voient que les filles peuvent y arriver aussi. »